LAZARILLO DE TORMES


LAZARILLO DE TORMES
LAZARILLO DE TORMES

La Vie de Lazarillo de Tormes – un tout petit volume anonyme – est grande par son originalité et par son rôle dans la naissance du roman (le « picaresque » espagnol et le roman moderne en général).

Pour qui donne à la négation de la honra honneur» au sens de considération sociale) la place qui lui revient dans l’esprit du picaresque, nul doute que le génial épisode vécu par Lazare avec l’escudero ne fasse de son auteur un pionnier. Il l’est aussi par son art «illusionniste» (F. Rico) qui révèle les ressources de la forme autobiographique, cadre que le roman picaresque espagnol lègue au Gil Blas de Lesage, au Moll Flanders de Daniel Defoe et à tout le roman moderne.

L’aventure picaresque

Un pauvre homme raconte sa vie à un homme de la bonne société. Lazare (chap. I) est né près de Salamanque dans un moulin du Tormes où son père, muletier du village voisin, apportait le grain à moudre. Coupable d’en soustraire, condamné à l’exil, le père meurt au cours de l’expédition de Djerba, où il soigne l’équipage d’un gentilhomme. La mère veuve est, à Salamanque, cuisinière et lavandière, et devient la concubine d’un esclave, palefrenier dans le voisinage. Elle ne tarde pas à confier Lazare à un aveugle qui cherche un guide. Le gamin apprend avec lui à mendier, mais aussi à ruser et à tromper dans la lutte pour la vie. Il abandonne ce premier maître fort brutalement. Le second (chap. II) sera un prêtre avare de Maqueda, avec qui Lazare doit encore lutter d’astuce pour ne pas mourir de faim. Chassé, il vit quelque temps à Tolède (chap. III), au service d’un écuyer famélique et digne qui le déconcerte par sa superstition de l’«honneur», mais dont le dénuement le touche: il en vient à le nourrir en mendiant. Cet hidalgo lève le pied un jour que le propriétaire fait saisir le mobilier du logis, qui se réduit à un grabat. Lazare accompagne quelques jours (chap. IV) un moine quêteur de la Merci, puis sert (chap. V) un prédicateur de bulles de la Croisade, dont il perce à jour l’art de tromper le peuple. Après avoir servi encore un peintre en tambourins, le jeune homme (chap. VI) accède à la fois à l’âge adulte et à une demi-autonomie en travaillant quatre ans à forfait comme porteur d’eau à Tolède pour le compte d’un prêtre de la cathédrale qui lui a confié quatre cruches, un âne et un fouet. Ayant de quoi acheter à la friperie des habits décents et une vieille épée, il devient (chap. VII) valet d’un alguazil. Enfin il a la chance de trouver un métier plus pacifique et plus stable qui est «office royal», mais le plus plébéien: celui de crieur public. Un de ses clients, archiprêtre de San Salvador, dont il «crie» les vins, le mène au sommet de son ascension sociale en lui faisant épouser sa servante. La félicité de Lazare – qu’il date lui-même des Cortès que Charles Quint tient à Tolède – repose sur le ferme propos de rester sourd à tous les méchants bruits qui courent sur son ménage.

Une intention critique?

En 1554 sont publiées, à Burgos, Alcalá et Anvers, trois éditions, dont la deuxième, datée du 26 février, «corrigée et augmentée en cette seconde impression», contient des interpolations inégalement heureuses. On peut penser que le petit livre eut dès 1553, à Anvers ou ailleurs, une première édition aujourd’hui perdue (celles de Burgos et d’Alcalá sont sauvées par des exemplaires uniques). L’hypothèse (récente) qu’il ait circulé dès 1526 environ manque de base.

Quand l’œuvre a été redécouverte au XIXe siècle après un assez long oubli, on a voulu en faire une critique de la vie sociale et religieuse de l’Espagne du XVIe siècle. La forme autobiographique du récit paraissait une «ficelle» banale reliant les aventures successives du «valet aux nombreux maîtres».

Plus intéressants que ce narrateur naïf et incisif à qui l’auteur prêtait sa plume étaient les maîtres, notamment ceux qu’il mettait longuement en cause même si le temps passé par Lazare en leur compagnie était court. A. Morel-Fatio forçait la note en suggérant que la «trilogie» de l’aveugle, du prêtre et du pauvre gentilhomme représentait, «en raccourci, la société espagnole du XVIe siècle», ramenée aux «trois types du gueux, de l’homme d’Église et de l’homme d’épée». On était frappé par l’anticléralisme de plusieurs épisodes, qui avait fait mettre Lazarillo de Tormes à l’index (1559). Le même hispaniste se demandait si l’auteur n’appartiendrait pas au cercle des frères Alfonso et Juan de Valdès, disciples espagnols d’Érasme: Alfonso avait écrit un dialogue des morts d’inspiration lucianesque (Mercure et Charon , également prohibé par l’Inquisition) qui passait en revue les divers «états» de la société. L’idée d’une inspiration valdésienne, ou d’une «spiritualité» érasmienne du Lazarillo de Tormes reste vivante chez certains critiques (M. J. Asensio, F. Márquez), en même temps que l’attitude de Lazare face à la religion et à l’«honneur» est un des grands arguments d’Américo Castro pour admettre que l’auteur est un «nouveau chrétien» d’origine juive.

Sources

Bien que l’auteur ait su créer l’illusion que sa peinture reflète la vie même, et que Fonger de Haan ait prétendu retrouver le «modèle vivant» de Lazare en un crieur public de Tolède nommé Lope de Rueda (identifiable avec l’auteur comique), le progrès dans l’appréciation littéraire du Lazarillo de Tormes est allé de pair avec la découverte des sources qu’il exploite.

C’est la littérature, écrite ou orale, des contes populaires qui offre des parallèles révélateurs: pour le faux miracle du bulliste (chap. V et Masuccio, Novellino , décade 4), pour les larcins de nourriture et de vin commis par Lazare envers l’aveugle (chap. I et dessins en marge d’un manuscrit du XIVe siècle retrouvés par Foulché-Delbosc: farces et intermèdes du garçon et de l’aveugle), pour la confusion de Lazare entre le logis de son maître l’écuyer et la triste maison sans meubles et sans nourriture (la tombe) évoquée par les cris d’une veuve qui y conduit le corps de son époux (chap. III et conte attesté dans la tradition arabe dès le Xe siècle). Sans que Lazare lui-même soit un personnage folklorique bien attesté avant son génial biographe, celui-ci a pu le trouver déjà populaire comme valet d’aveugle. Quant à l’écuyer maître du triste logis, ses comportements et propos typiques dessinent une variété historiquement connue de pauvres hidalgos; non l’ensemble des hommes d’épée, mais une variété déjà typifiée et moquée dans les historiettes et les comédies (Gil Vicente, 1470-1536).

Un art de suggérer la vie

Plus on identifie la matière préexistante que l’auteur anonyme a prise à un stade d’élaboration généralement élémentaire, plus on admire l’art avec lequel il se l’approprie pour créer l’illusion d’«une vie» et de sa durée, d’un temps vécu qui s’insère dans un temps historique (entre une expédition de Djerba et des Cortès de Tolède: 1510 et 1525? ou 1520 et 1538? on en discute), où les saisons et la géographie comptent. Cet art, dont il n’y a pas trace dans la vie de Till Eulenspiegel (autre héros malicieux doté à la même époque, en Allemagne, d’une vie fabriquée avec des historiettes), atteint au chef-d’œuvre dans l’épisode de l’écuyer. On oublie l’excès de naïveté prêté au jeune Lazare, qui court barricader la pauvre maison croyant qu’on y amène un mort, tant l’auteur a su métamorphoser cette maison du conte folklorique en une vraie demeure tolédane vide de meubles et de provisions. Dans cette solitude étrange dont le maître, tirant une clef de sa poche, a ouvert la porte à l’enfant, les deux êtres si dissemblables vivent quelque temps en symbiose, Lazare découvrant la misère de l’écuyer impeccablement vêtu, écoutant ses professions de foi vaniteuses, qu’il conteste tout haut ou tout bas, en lui faisant avec délicatesse partager le pain de la mendicité. Le premier jugement littéraire porté sur Lazarillo de Tormes , celui du P. Sigüenza (Histoire de l’ordre de Saint-Jérôme , Madrid, 1605, III, 36) louait déjà la parfaite propriété de son langage et son art de respecter le decoro des caractères qu’il crée, ce qui «convient» à chacun: idéal codifié par Horace (Art poétique , v. 309-310). Nous sommes plus sensibles depuis Courtney Tarr (1927) aux correspondances qui donnent à cette Vie son unité, soit que le narrateur s’en remémore un moment, soit que l’avenir lui en soit facétieusement prédit, soit qu’il nous laisse en découvrir les subtils accords. Au départ de Salamanque avec l’aveugle, qui se joue de l’innocent en lui cognant la tête contre le taureau de pierre du pont, répond l’adieu du garçon à l’aveugle qu’il fait bondir contre un pilier des arcades d’Escalona; à la bassesse du milieu familial originel fait pendant le déshonneur conjugal de Lazare adulte qui, sans sourciller, prétend suivre la maxime de sa mère: «Attache-toi au bon monde.» Ce n’est pas une ficelle – C. Guillén l’a bien vu – que cette «lettre parlée» dont le récit affecte la forme, et dont le destinataire a voulu être instruit du «cas» qui concerne son ami l’archiprêtre. El caso mis en vedette dès la préface, c’est le mariage, terme de cette vie qui fait retour sur son enfance. F. Rico et F. Lázaro ont fortement marqué l’ironie de cette optique (et le second une réminiscence possible de la Moria d’Érasme qui vantait déjà la crédulité des maris trompés comme une des sottises essentielles au bonheur du genre humain).

L’influence d’un esprit éclairé

Outre les hypothèses générales sur l’auteur (un érasmien? un nouveau chrétien?) on a longtemps attribué Lazarillo de Tormes , sans base solide, à Diego Hurtado de Mendoza, diplomate et écrivain de talent. Plus recevable est le bruit dont le P. Sigüenza se fait l’écho: le brouillon du petit livre aurait été trouvé dans la cellule d’un moine hiéronymite, Fr. Juan de Ortega, un esprit éclairé et libre, digne d’en être l’auteur. On a proposé aussi (Cejador, F. Márquez) la paternité d’un polygraphe aimant le folklore, le tolédan Sebastián de Horozco. La question reste ouverte.

Mis à l’index en 1559 par l’Inquisition espagnole, Lazarillo de Tormes recommencera à circuler, expurgé de ses passages les plus anticléricaux, à partir de 1573. Il était déjà traduit en français (1560) et en anglais (1568), et devait l’être également en italien et en allemand. Après un précoce interpolateur (Alcalá, 1554) il suscita deux continuateurs. Le premier (Anvers, 1555) annexa étrangement Lazare à la littérature de métamorphoses, l’envoyant, à l’occasion de l’expédition d’Alger (1541), au fond de la Méditerranée où il devint un personnage au royaume des thons. Après son retour sur terre, il tient tête aux docteurs de Salamanque dans un épisode inspiré d’Eulenspiegel. Le premier chapitre du continuateur anonyme, où le «crieur de vins» boit sec avec les soldats allemands de l’Empereur, est le seul qui ait eu du succès. Souvent annexé au Lazarillo de Tormes original, il est plagié par le second continuateur, qui y accroche sa propre Seconde Partie de Lazarillo de Tormes (Paris, 1620). L’auteur de celle-ci, le protestant émigré Juan de Luna, rend à l’œuvre toute sa virulence anticléricale, qu’il accentue. Il consacre en même temps son intégration dans le genre picaresque, auquel, d’après Fernando Lázaro, elle appartient de plein droit, même si c’est le pícaro Guzmán de Alfarache qui a donné son nom au type en 1599. Le succès de la volumineuse étude de Mateo Alemán relance en 1602 le succès éditorial du petit livre.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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